04 août 2010

Histoire de l'escalade

Histoire de l'escalade libre hors de nos frontières -
par Olivier Aubel

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C’est hors du territoire français qu’il faut chercher les débuts de l’escalade rocheuse, mais aussi bien plus loin dans le temps que la fin des années soixante. L’avènement de l’escalade libre participe de l’évolution de l’escalade rocheuse qui émerge dans différents foyers de développement : l’escalade saxonne, de l’Elbsandsteingebirge près de Dresde ; le clean-climbing d’outre-Manche et le free-climbing d’outre-Atlantique.

A l’échelle du siècle, deux périodes se distinguent sur le plan international. La première s’étale sur les trois premières décennies du siècle, durant lesquelles émergent, d’une part, un intérêt prioritaire pour l’escalade rocheuse et, d’autre part, le débat à propos de l’usage des moyens artificiels de progression et de protection.

La seconde période débute à partir des années cinquante et s’achève sur une homogénéisation apparente des manières de grimper en libre, dans les pays anglo-saxons, d’abord en Angleterre puis aux Etats-Unis. Sur le continent européen proprement dit, des prises de positions analogues, annonciatrices et isolées voient le jour dans les années soixante comme en Belgique avec Claudio Barbier qui s’inspira notamment des grimpeurs tchèques de l’Elbsandstein. A l’issue de cette période l’escalade libre cesse d’être une des techniques possibles à disposition des escaladeurs pour devenir une activité distincte.

L’intérêt de la mise en évidence d’une escalade rocheuse libre, en libre ou clean, permet de faire apparaître les conditions spécifiques dans lesquelles l’escalade libre s’impose en France. En effet, contrairement à ce qui a lieu en Angleterre, dans l’Elbsandstein Gebirge ou aux Etats-Unis, l’avènement du libre en France a donné lieu à un affrontement, c’est à dire à la construction d’une escalade libre contre une escalade alpine traditionnelle. Ne pas prendre en compte les processus de codification de l’escalade rocheuse hors de France reviendrait à se contenter de l’apparence d’une discontinuité dans l’histoire française des escalades. L’événement que constitue la querelle du libre s’inscrit dans un mouvement plus vaste d’homogénéisation des manières de grimper sur les falaises, notamment en Europe continentale.

 

a.L’émergence d’une activité et d’un débat :

L’émergence d’une escalade rocheuse, distincte de l’alpinisme, précède d’au moins vingt ans le débat sur le recours aux artifices de progression. L’histoire retiendra essentiellement pour jouer le rôle des pionniers de cette activité le premier ascensionniste du Falkenstein dans l’Elbsandsteingebirge en 1864, mais aussi Walter-Perry Haskett-Smith pour son ascension de The Napes Needle sur Great Gable, English Lake District, en 1886[1]. Dès 1900, Owen Glyne Jones désigne les adeptes de cette escalade rocheuse comme des « cragsmen », c’est à dire des falaisistes qui ne sont plus uniquement mountaineer ou alpinist. L’escalade rocheuse fait l’objet d’une définition relative aux autres pratiques sportives dans un sens très voisin de celui qui sera utilisé en 1985 par les rédacteurs d’un manifeste destiné à dénoncer l’organisation de compétitions d’escalade[2]. O.G Jones tente en effet de montrer que si l’escalade est un sport elle n’est pas un sport comme les autres

1. L’escalade n’est pas un sport comme les autres (O.G Jones 1900)

« La chasse et la pêche captivent de nombreux hommes, mais l’escalade ne réclame pas le sacrifice de bêtes ou de poissons. Le cricket ou le football sont de magnifiques sports et c’est une perpétuelle satisfaction que les sports britanniques deviennent enthousiasmants en raison du caractère acharné de ces confrontations. Maintenant, il y a quelque chose de repoussant dans le spectacle de cinq cent spectateurs inactifs de la lutte de ces vingt-deux et dans le fait de savoir que le principal intérêt de beaucoup de joueurs et de spectateurs a un caractère monétaire. Le grimpeur ne récolte aucun bénéfice de ses déploiements d’énergie, même en écrivant un livre sur le sujet. Il n’exhibe pas son habilité à l’applaudissement d’une centaine de spectateurs ; et sa vanité n’est pas excitée par les flatteries. Il doit se satisfaire du sport lui même et de ce qu’il offre. »

Au delà de l’anecdotique question de savoir qui fut le premier, c’est indéniablement en Angleterre et le massif allemand de l’Elbesandstein que l’escalade rocheuse pris naissance et se développa avec un corpus de règles durables. Les précurseurs américains s’inscriront quant à eux directement dans la même perspective, à la fois en Californie et dans le Colorado, avant que la même communauté de grimpeurs ne développe conjointement l’escalade artificielle et le libre. Une escalade rocheuse existe aussi en France, à Fontainebleau mais aussi probablement en chaque région où se trouvent des affleurements rocheux. Tel est le cas par exemple des calanques de Marseille où on peut repérer le terme grimpeur de rocher distinct de celui d’alpiniste dès le début du XXème siècle.

En dehors de l’histoire de ces d foyers de développement majeurs, l’escalade libre européenne et américaine s‘inscrit dans la continuité d’un débat opposant les alpinistes à propos de l’usage de tous les ustensiles de progression. Ainsi de 1900 à 1920 se mettent en place les clivages concernant le type de médiation technique légitime .

La querelle la plus exemplaire concernant le recours à des moyens artificiels de progression et d’assurage est sans doute celle qui opposa, essentiellement dans le massif des Dolomites, avant la première guerre mondiale, Paul Preuss à Hans Fietchl, Otto Hertzog et leurs émules Giovani Battista Piaz dit « Tita Piaz » et Hans Dülfer. Paul Preuss le premier des protagonistes est aujourd’hui considéré comme le précurseur du libre en raison de sa pratique du solo intégral. Le parcours d’une voie à l’aide d’un quelconque artifice de progression fait selon lui « perdre toute valeur à l’ascension et honneur à son réalisateur »[5] de même qu’il trouve dangereux l’encordement en cas de chute de l’un des membres de la cordée. La postérité semble donner raison à ses opposants car son extrémisme lui sera fatal en 1913 lors de son ultime ascension. Les conditions de la mort de ce dernier suffisent à rendre contestables ses prises de positon sans concession aux yeux des observateurs contemporains[6] pour lesquels il est évident qu’un bon grimpeur est celui qui survit à sa carrière verticale[7].

De cette épique opposition se sont les artificiers qui sortent en quelque sorte vainqueurs. L’escalade continentale entre dans son âge du fer jusqu’à ce que des voix s’élèvent à partir des années soixante et soixante-dix. Les pionniers de cette escalade ferrugineuse sont essentiellement allemands. Les premiers d’entre eux sont sans doute Hans Fietchl et Otto Herzog, importateurs respectivement du piton et du mousqueton (utilisé depuis la fin du 19ème siècle par le corps des sapeurs pompier munichois). Ils firent école auprès de Tita Piaz mais surtout auprès de Hans Dülfer resté célèbre pour sa technique de progression en fissures et celle des pendules successifs au bout d’une corde tendue.

De façon simultanée, les anglais et les saxons optèrent quant à eux pour des positions médianes concernant l’usage des moyens artificiels de progression. Deux communautés plus ou moins larges de pratiquants s’investissent dans la quête de la performance, hors du théâtre alpin, mais aussi selon des règles précises relatives à la manière de grimper.

En Suisse Saxonne et en Angleterre, au début du siècle, les grimpeurs rivalisent pour l’ascension des itinéraires que les moyens de progression de l’époque permettent d’envisager. Dans l’Elbsandstein, William Perry-Smith, étudiant américain à Vienne, et Rudolf Ferhmann atteignent le sommet de la Teufelsturm en 1906. Leurs successeurs, Emmanuel Strubich et Armo Siebe,r réalisent en 1918 la première voie de sixième degrés, Wilder Kopf.

En Angleterre, après le précurseur W.P Haskett-Smith, Owen Glynne Jones se distingue au tournant du siècle avec les ascensions de Pinacle Face sur la falaise de Scawfell . Dans les années vingt, Fred Piggot, avec l’ascension de East-Bustress et Jack Longland avec la voie portant son nom (Longland’s climb) seront les initiateurs de l’exploitation de Clogwyn du’r Arddu, falaise du pays de Galles.

Dans les deux cas, la pratique est cadrée par un corpus réglementaire désignant essentiellement les moyens légitimes de gravir un itinéraire contrairement à l’école germano-autrichienne, active dans les dolomites et pour laquelle la question des moyens s’efface devant le but de conquête.

Si les intentions des britanniques et des saxons semblent identiques, sur le fond comme sur la forme leur position divergent sensiblement. Les grimpeurs de l’Elbe, observent des règles précises édictées en 1909/1910 par Rudolf Ferhmann. Leur validité ne sera pas contestée tant que les grimpeurs de l’Ouest n’investiront pas le massif conséquemment à la réunification des deux Allemagnes.

 

2. Die Klettern Regeln


1. Sont considérés comme terrain d’escalade les tours accessibles uniquement en grimpant, ceci excluant les falaises ou massifs accessibles par le haut

2.Seule l’escalade libre est autorisée (alles-frei Alles frei, expression allemande littéralement équivalente de l’anglais all free n’est cependant pas équivalente pour les pratiquants. Lorsque l’on parle de alles Frei, il s’agit de libre entre les points ou les rings donc d’une escalade en libre contrairement à la méthode all free définie antérieurement. )

3.L’ouverture se fait du bas, sans reconnaissance préalable si ce n’est visuelle depuis un itinéraire voisin.

4.L’usage des rings (pitons à compression munis d’un anneau) est autorisé pour l’assurage et le repos dés qu’il est mousquetonné

5.Jusqu’à ce que dans les années soixante dix Bernd Arnold ne modifie ce point réglementaire, leur implantation devait se faire d’une main tandis qu’avec l’autre le grimpeur se tenait à une prise. Un ring pesant près d’un kilo, on comprend la difficulté pour l’implanter .

6.Leur espacement minimum est de quatre mètres ce qui dans la pire des configuration peut entraîner le grimpeur dans une chute d’au moins dix mètres.

Entre les ring l’usage des nœuds de cordelette coincés dans des trous ou des fissures est autorisé à des fins de protection. Lorsque la configuration du rocher se prête particulièrement bien à l’implantation de nœud les ring sont plus espacés voir absents.

7.Le grimpeur qui entame l’ouverture d’une voie à trois ans pour la finir ; il doit déclarer la date de sa première tentative au ministère (…) Une fois la voie achevée, sa description et une série de renseignements doivent être envoyés à une commission officielle.

8.Toute voie ne respectant pas ces caractéristiques n’est pas considérée comme voie d’escalade.

Si les anglais ne sont pas assujettis à un règlement formalisé de la sorte, ils n’en respectent pas moins un code de conduite analogue. Ils n’optent cependant pas, comme les allemands, pour une escalade en libre (alles frei). Pour eux, la question de la progression du grimpeur à l’aide de ses seules forces ne semble pas se poser, l’essentiel est de ne pas avoir recours à des techniques non naturelles[8]. Hormis cela comme le rappelle Chris Gore : « Toutes les astuces étaient bonnes pour gravir une voie sans tomber : courtes échelle, touffe d’herbe, sangle de chanvre passée autour d’un becquet… Tout sauf le piton ! Absolument contraire à l’éthique »[9]. La restriction réglementaire ne concerne ici que la nature des ancrages et non leur statut d’éléments de protection ou d’outils de progression. Il faudra attendre l’après-guerre pour que l’on puisse parler véritablement d’une escalade libre ou tout au moins en libre[10].

Malgré cette réticence aux « unatural techniques », à l’initiative du leader de l’époque, Jack Longland, le piton fera son apparition dans la panoplie des ascensionnistes dès les années vingt. Pour Longland, le piton était destiné à ouvrir des perspectives nouvelles à une activité contrainte par une exposition excessive. N’employant cet artifice qu’en très rares occasions et « à sa grande honte »[11], Longland essuya les foudres des traditionalistes qui se répandirent en « rhétoriques flamboyantes »[12] contre le piton. L’usage de ce dernier se généralisa, mais uniquement comme ultime ressource et lorsque la nature de l’itinéraire s’y prêtait.

Longland et Fred Piggot innovèrent cependant, dans le respect de la tradition d’opposition aux techniques non naturelles, en coinçant des galets préalablement sélectionnés au sol (chockstones). Ceints d’une cordelette et implantés dans une fissure, ils pouvaient servir d’ancrage. Cette technique du coinceur est en quelque sorte emblématique de l’escalade britannique qui était hier d’avant garde et aujourd’hui traditionnelle. Dans les années soixante, les galets sont remplacés successivement par des écrous munis d’une sangle puis par des pièces métalliques usinées spécifiquement. Le coinceur est sans aucun doute l’invention qui marquera dans les années soixante et soixante-dix, l’avènement du libre, mais aussi le direct-aid-climbing d’outre-Atlantique, dans les grand murs du Yosemite, détériorés par des décennies de pitonnage.

Aux Etats-Unis, la chronologie est identique. Les grimpeurs américains se situent aussi dans la perspective adoptée par les anglais ou encore les saxons. Avant de se constituer en pratique distincte des années vingt à la fin des années trente, l’escalade rocheuse est un entraînement à l’alpinisme, comme en Europe. L’émergence de l’escalade rocheuse est initiée par des grimpeurs américains revenant d’Europe. A l’occasion de ses études à Oxford en Angleterre (1911-1914), Albert Ellingwood, professeur de sciences politiques dans le Colorado, acquière sa technique auprès des grimpeurs du Lake District comme Longland, Piggot… D’autres se familiarisent avec les techniques d’escalade rocheuse dans les Alpes comme Robert Underhill[13]. Ce grimpeur de la côte Est est reconnu, à la fin des années trente, comme le personnage emblématique d’une escalade rocheuse américaine basée sur le refus des techniques de progression artificielles. Mais l’escalade rocheuse américaine sera également marquée par les immigrants allemands des années trente qui importèrent leur éthique du libre : les frères Stettner, Hans Kraus, actif dans les Shawagunks près de New-York, ainsi que Fritz Wiessner déjà reconnu par ses pairs dans le massif de l’Elbsandstein[14]. Exilé aux Etats Unis ce dernier se distingua en 1937 par son ascension de la Devil’s Tower et son exploration des Schawagunks dans l’Etats de New York[15]. Ses ascensions, conformes à l’esprit saxon, suffisent, depuis la France[16] à faire de lui l’initiateur du libre outre Atlantique. Sans aller jusque là, on peut dire qu’il est à l’origine de l’apparition du libre dans le Massif de Schawagunks dans l’état de New York où débuteront les leaders libéristes des années soixante Franck Sacherer ou Henry Barber.

Des règles relatives à la manière de grimper sont aussi observées dans le massif de Garden of Gods, Colorado. Albert Ellingwood imposera un usage raisonné des moyens artificiels de progression, prescription qui prévaudra dans ce massif particulier pendant les décennies suivantes. En Californie et dans le Yosemite en particulier, Robert Underhill, auteur d’un traité remarqué sur l’usage et la maniement de la corde en escalade rocheuse, communiqua aux autochtones le même état d’esprit. Pour lui « chaque passage doit être exécuté proprement » : « Les grimpeurs d’avant guerre avaient certes déjà utilisé l’escalade artificielle mais pour des passages très courts et seulement pour atteindre une zone facile. Personne ne l’utilisait pour le plaisir. Ainsi Leonard écrivait-il en 1936 que sa cordée avait fait demi tour car « il ne pouvait continuer sans utiliser un nombre excessif de pitons d’artificiel et que la frontière entre le pitonnage excusable et le pitonnage inexcusable devait être tracée » [17]

Mais cette orientation fut remis en cause par John Salathé, forgeron suisse, qui inaugura l’âge du fer yosemitique en formalisant et en mettant en œuvre l’escalade artificielle qui semblait à la mesure de la conquête des grandes parois de l’endroit. Avec l’ascension de Lost Arrow Chimney en 1947, Salathé et Axe Nelson inaugurent l’ère du big wall climbing, occupation majeure des grimpeurs du Yosemite pendant près de trente ans.

Ainsi l’escalade qui est à elle même sa fin est une pratique qui trouve des adeptes dans chaque région comptant des affleurements rocheux que ce soit aux Etats-Unis, en Angleterre ou encore en Europe continentale et particulièrement dans l’Elbsandstein. Cette escalade est pratiquée dans une optique sportive. Ce qualificatif se justifie si on confère à ce vocable le sens proche de celui que lui donnent Norbert Elias et Eric Dunning[18]. L’escalade rocheuse est une pratique corporelle qui n’a, a priori, d’autre fin qu’elle même et qui est cadrée par un corpus réglementaire relatif à la médiation technique entre l’ascensionniste et son support d’évolution.

Il y a cependant une différence à propos de l’organisation de la pratique entre le monde anglo-saxon et l’Allemagne. Dés l’instauration du clivage entre les deux Allemagnes, on assistera à une prise de contrôle étatique garantissant le respect de la règle par le biais d’une commission escalade. L’escalade au même titre que les autres pratiques sportives fait l’objet d’un contrôle et de l’attention de l’état socialiste. Après la seconde guerre mondiale les figures marquantes de l’escalade saxonne se voient décerner le titre de Meister des sport[19] par le DWBO[20]. En Angleterre, en revanche, chaque grimpeur semble dépositaire du droit de sanction, ce qui ne l’empêche pas de s’astreindre à la forme particulière que prend le fair play dans cette discipline. La disposition consistant à réserver une voie tant que celle ci n’est pas vaincue par son premier prétendant[21], est de ce point de vue significative. Jack Longland relate dans cette perspective l’ouverture de la voie portant son nom sur la falaise de Clogwyn du’r Arddu dans le pays de Galles, itinéraire qu’il avait tenté auparavant avec Franck Smythe[22].

Le fair play des grimpeurs anglais (Longland, 1979)

Je pense que le comportement de l’équipe de Piggot fut merveilleux. Nous étions tous les quatre Franck Smythe, Ivan Waller, Peter Bicknell et moi et nous avions eu des problèmes de voiture, cause de notre arrivée tardive au pied de Clogwyn. L’équipe de Piggot était déjà engagée dans le début de la première longueur et quand ils nous virent, ils rebroussèrent chemin en réalisant que nous devions être l’équipe qui avait laissé l’anneau là haut et refusèrent de faire une tentative avant que nous ayons essayé. Deux des nôtres et deux des leurs cédèrent leur place dans la cordée, ce qui fut élégant de leur part. Je pensais que Piggot serait le leader de la nouvelle cordée mais il me céda la place, me laissant ainsi l’initiative… »

Une autre caractéristique de l’escalade anglo-saxonne réside dans le développement, tant aux Etats-Unis qu’en Angleterre, d’un tissu associatif fait de petites entité. Le club alpin anglais (Alpine Club), créé en 1857, n’est pas en position de quasi monopole[23] comme peut l’être en France le Club Alpin Français. Dès le 19ème siècle apparaissent de nombreux clubs, généralement répartis en fonction des différents massifs : Fell and Rock Climbing, Club of the English Lake District, The Climber’s Club, The Scottish moutaineering Club[24]. La sociabilité développée dans ces associations peut être décrite, selon Alan Rouse, comme « l’antithèse de la sacro-sainte respectabilité victorienne »[25] alors que dans le même temps l’Alpin Club semble être le lieu des « gentlemen victoriens aventureux »[26].

Le véritable tournant marquant l’avènement de l’escalade libre comme standard international se situe dans les années soixante. La période des années trente jusqu’à la guerre est une transition. L’activité des grimpeurs saxons et anglais continue en effet de se développer conformément à ce qui avait été initié par les pionniers. En Europe continentale, des grimpeurs isolés comme Emilio Comici [27] ou Pierre Allain et ses compagnons bleausards se font une spécialité de l’escalade libre.

b. L’escalade libre comme standard anglo-saxon des années soixante :

La comparaison des différentes escalades posant le libre comme élément principal de leur cadre réglementaire fait apparaître un déplacement outre-Atlantique du leadership en la matière. La mise en relation du développement de l’activité dans ces différents foyers avec leur histoire fait en effet apparaître le maintien d’une tradition sportive telle que nous avons pu l’envisager dans les cas saxon et britannique. En Suisse saxonne, l’escalade en libre sera préservée conformément au corpus normatif établi un demi siècle plus tôt. L’évolution vers le free-climbing de l’escalade britannique à partir des années quarante participe du processus de sportivisation initié également quarante ans plus tôt. En suivant Lito Tejada Flores[28] ou encore Ken Wilson[29], il semble opportun de parler dans ce cas d’un changement dans la continuité d’une tradition sportive. De manière analogue, le free-climbing américain connaît une évolution sportive, après la seconde guerre mondiale, même si la visibilité médiatique de l’escalade artificielle utilisée pour la conquête des grands mur du Yosemite semble faire passer le libre au second plan. Cette impression de rupture est également renforcée par les justifications que donnent les grimpeurs de leurs prises de positons à la faveur d’un contexte culturel particulier. Ainsi, il semblerait que l’on observe un même processus de sportivisation dans les pays anglo-saxons dont la conséquence est l’avènement du libre et sa rationalisation.

1)Le maintien de la tradition saxonne :

Au cours de la période charnière d’avènement d’une escalade libre chez les anglo-saxons puis à l’ouest du rideau de fer, l’escalade saxonne demeure par certains aspects à la pointe en matière de difficulté sans que l’on puisse cependant parler de réelle évolution de leur manière de concevoir l’activité. Les grimpeurs saxons restent en effet fidèles au cadre normatif mis en place par Ferhmann un demi siècle plus tôt. Ce dernier posa comme règle organisatrice l’escalade en libre (alles-frei) et non libre (all-free), comme ce fut le cas outre-Atlantique. Le maintien de la tradition doit sans doute beaucoup au contrôle étatique garantissant la stabilité et une pratique conforme à ces standards[30].

L’Elbsandstein connaît cependant, après la guerre, un regain d’activité avec une nouvelle génération pratiquant l’escalade pieds nus. Dans les années cinquante, à l’image de ce qui aura lieu en Grande Bretagne, l’audience de l’escalade grandit engendrant du même coup une hausse du niveau de performance. Le mouvement s’accélère dans les années soixante avec des grimpeurs comme les frères Richter. Mais l’aspect réglementaire, relatif à la pose des rings limitera vite les possibilités du jeu. Les grimpeurs ne peuvent en effet envisager l’ascension des dalles les plus compactes. Dans cette perspective, l’élève de Herbert Richter, Bernd Arnold, imposera une modification propice au développement de l’activité[31]. Les années soixante dix seront marquées dans l’Elbe par ce grimpeur qui selon les mots de Jean Claude Droyer « explosera les standards de l’escalade saxonne » 30. Il se distinguera dans la décennie soixante-dix par l’ouverture de voie coté en 9ème degré local s’étalant de 6c à 7a+[32] mais aussi en signant la presque totalité des ouvertures du massif.

Malgré l’infléchissement réglementaire introduit par Arnold, l’escalade saxonne demeure fidèle à sa tradition. On ne peut parler de véritable évolution, si ce n’est d’une hausse importante du niveau de performance. La manière de concevoir l’escalade se rapproche néanmoins de celle que revendiqueront les anglo-saxons et spécialement les américains, ce qui rend particulièrement actuelle dans le contexte des années soixante-dix une tradition sportive relativement stable depuis le début du siècle. Il est alors intéressant de retenir la définition de cette orientation donnée par le leader des grimpeurs de l’Elbe cité plus haut : « Pour moi l’escalade doit comporter une part d’engagement . Une voie ne doit pas être seulement un exercice de virtuosité physique, mais s’adresser aussi au moral, mettre la réflexion et l’audace calculée à l’épreuve. Tout dépend aussi de l’état d’esprit du moment : il y a dans l’Elbsandstein des voies très exposées en particulier au départ. Je n’y vais que lorsque je me sens bien, prêt psychologiquement et ca va . Personne n’est obligé de faire ces voies, il faut attendre d’être prêt ! »[33]

Si l’analyse des apports étrangers à la définition d’une escalade libre à la française ne retient usuellement pas l’escalade saxonne comme une source d’influence pour les divulgateurs de cette dernière, il est possible de dire que les grimpeurs saxons ont eut une certaine importance à titre de référence ou de justification. Ceci est inhérent à la connaissance de cette escalade issue des voyages répétés du belge Claudio Barbier chez les Tchèques de l’Elbsandstein dans les années cinquante, mais aussi ceux de Jean Claude Droyer et d’un certain nombre de grimpeurs français en Allemagne de l’Est.

2)Le clean-climbing, une évolution dans la continuité d’une tradition sportive :

L’escalade britannique est intéressante à double titre pour éclairer l’avènement du libre en France. En premier lieu, parce qu’avant le free-climbing d’outre Atlantique, il s’agit, comme on le verra plus loin, de la première source de référence des libéristes français.

L’influence anglaise doit être considérée comme primordiale, voire première, en ce qui concerne l’imposition du libre sur le continent européen. L’exemple britannique doit être pris en compte pour éclairer l’avènement et la sportivisation du libre en France. Concernant tout d’abord la question des moyens légitimes de gravir un itinéraire, les grimpeur historiographes expliquent le passage de l’escalade clean à l’escalade libre comme la conséquence d’une réadaptation à un contexte technologique nouveau. La période d’après guerre est en effet marquée par les progrès du matériel. Il bénéficie des innovations apportées par l’armée qui eut recours, pendant le conflit mondial, aux techniques de progression en montagne. De la même manière les grimpeurs eux-mêmes apportent des améliorations à leur panoplie. L’apport des programmes de recherche militaire consiste essentiellement en un remplacement des matières naturelles dans la confection des cordes au profit du Nylon et en une utilisation d’alliages dans la confection des mousquetons et autres pièces spécifiques de panoplie. Ces innovations sont communes à la fois aux anglais[34] et aux américains[35]. Des années soixante, datent également le perfectionnement de la technique des coinceurs. Les chokstones sont remplacées par des écrous munis d’un câble ou d’une sangle pour être par la suite usinés spécifiquement en fonction de leur utilisation en escalade.

Un autre grimpeur, « Crags » Jones[36], défend l’idée selon laquelle le code éthique adopté par une génération est en grande partie déterminé par sa représentation du risque. Cette représentation serait elle même conséquente de l’intériorisation des contraintes inhérentes à la fiabilité du matériel. Ainsi, la description par Chris Gore[37] de l‘escalade avant guerre, rapportée au caractère relativement rudimentaire de l’équipement des grimpeurs permettrait de dire, si l’on suit Jones, que le corpus réglementaire était en phase le contexte technologique, c’est à dire avec ce que le matériel permettait d’envisager. Aussi, même si ce n‘est pas là la raison de la radicalisation du code éthique en faveur du libre, celle-ci est rendue possible par la fiabilité nouvelle du matériel. Cette analyse semble analogue à celle que fait Lito Tejada-Flores[38]. Pour ce dernier en effet, il semble que les règles deviennent de plus en plus coercitives à mesure que le matériel gagne en fiabilité. L’évolution de ces règles irait alors dans le sens d’une préservation de l’intérêt du jeu par le maintien du niveau d’incertitude qui le caractérise[39]. Cependant, Tejada Flores note que l’initiative d’un durcissement des restrictions en faveur du libre sont à mettre à l’actif des grimpeurs de pointe d’une époque et que leur pratique fait force de loi pour l’ensemble des pratiquants. C’est ainsi que la bonne manière de grimper sera redéfinie par les leaders de l’activité, à partir de la fin des années quarante jusqu’aux années soixante, Arthur Dolphin et Peter Harding mais aussi et surtout Joe Brown et Don Whillans. Ces deux derniers noms semblent emblématiques de cette nouvelle ère de l’escalade britannique. Ils doivent leur réputation à leurs ascensions en libre (all-free) d’itinéraires très mal protégés comme Cenotaph Corner ou Cemetary Gates en 1952 sur la falaise de Dinal dans le nord du Pays de Galles. Dans les années cinquante, jusqu’aux années soixante se sont des centaines de voies du même calibre qui furent ouvertes par les leaders de l’époque. En outre, Brown et Whillans constituèrent la première cordée d’outre-Manche rivalisant avec les continentaux, depuis l’Age d’or de l’alpinisme britannique. Ces deux ouvriers du bâtiment seraient représentatifs de l’irruption des classes laborieuses (Working class climber’s) qui s’amorça selon Ken Wilson à partir de la fin des années quarante[40]. Le radicalisme éthique en faveur du libre apparaîtrait comme un des effets de l’entrée en lice de ces grimpeurs. Cette hypothèse semble recevable si l’on considère les propos de Paul Nunn constatant à la fois la massification soudaine après guerre, mais aussi l’immobilisme des « tenants de la tradition qui se tenaient cois car ils savaient que toute tentative restrictive serait inévitablement rejetée »[41].

L’évolution vers le libre total est liée à l’évolution du type d’itinéraires envisagés. Dès les années trente les escalades techniques (balance climbs) cèdent la place à celles requérant des qualités athlétiques et techniques comme les fissures et les murs raides ouvertes par les « working class climber’s ». Dans les années cinquante, les qualités athlétiques initiales de Brown et Whillans leur suffirent à s’imposer aux leaders de l’époque précédente car le seul entraînement connu à l’escalade était l’escalade elle même.

La génération suivante de la fin des années soixante incarnée par Pete Livesey et Ron Fawcett marque un nouveau pas dans le processus de sportivisation de l‘activité. Après une stagnation dans les années soixante, à la fin de la décade Livesey et Fawcett font tomber les points d’aide laissés par leurS prédécesseurs et ouvrirent des itinéraires considérés encore aujourd’hui comme des test pieces dans le vocabulaire des grimpeurs britanniques : Right Wall, Lords of the flies, Master Edge…Il s’agit là d’une évolution concernant inséparablement les méthodes d’ascension et la hausse du niveau de performance. Livesey faisant fi des traditions inaugura des méthodes facilitantes d’ascension[42] : inspection des voies en rappel (abseil inspect), pose préalable des protections, yoyo[43], top rope[44].Ces techniques bien que n’entachant en rien le parcours postérieur en libre des voies ainsi reconnues et aménagées, apparaissent cependant en contradiction avec l’obligation de partir du bas systématiquement à chaque tentative (leading ascent). On peut alors, les concernant, dire qu’elles réduisent l’incertitude ou l’engagement inhérent à la lecture des mouvements, au placement des protections en augmentant simultanément l’importance des qualités athlétiques du grimpeur comme déterminant de la performance.

Parallèlement à ces aménagements, la génération de Livesey et Fawcett apparaît comme celle de la rationalisation athlétique au sens propre et au sens figuré. Livesey importe en effet un mode de fonctionnement hérité de son passé sportif en athlétisme. Il systématise sa préparation physique mais l’effectue aussi sur des structures artificielles d’escalade qui apparaissent dès le milieu des années soixante soit plus de vingt ans avant les premières initiatives françaises[45]. Cette rationalisation athlétique combinée à l’usage de méthodes d’ascension facilitantes s’inscrit apparemment à l’inverse de la radicalisation éthique initiée, dans les années cinquante et soixante, par Brown et Whillans. La définition de l’excellence en matière d’escalade n’est plus uniquement relative la mise en jeu de son intégrité physique mais au potentiel athlétique[46]. L’escalade britannique qui exerce son influence sur les grimpeurs du continent européen et notamment en France est une pratique dont la sportivisation est déjà largement entamée comme le montre la rationalisation des techniques du corps spécifique et celle des procédures d’entraînement.

3) Le free-climbing d’outre-Atlantique :

Du point de vue chronologique, l’évolution du free-climbing américain est analogue à ce qui eu lieu en Angleterre. La pratique fait l’objet d’une sportivisation entre les années cinquante et les années soixante-dix.

Cerner le libre aux Etats-Unis implique tout d’abord de se départir de la globalisation consistant à identifier free-climbing et escalade californienne. Cette dernière se caractérise plus par la pratique de l’escalade artificielle (direct-aid-climbing) poussée dans ses ultimes retranchements que par une pratique du free-climbing. Il s’agit bien là de deux jeux différents et complémentaires qui sont chacun à la mesure des itinéraires envisagés : le libre pour les falaises de hauteur limitée, l’artificiel pour les big wall. Comme nous l’avons vu précédemment, l’escalade américaine se caractérise précocement par cette double orientation même si, depuis John Salathé, la visibilité médiatique du direct-aid-climbing éclipse la pratique du libre pendant vingt ans. La notoriété des parois du Yosemite donne ainsi l’impression d’une rupture lorsque l’on assiste à la spécialisation de certains grimpeurs dans l’escalade libre à la fin des années soixante, puis à sa rationalisation athlétique dans les années soixante-dix.

Les grimpeurs de Californie ne sont ni les seuls, ni les premiers à se spécialiser en escalade libre aux Etats-Unis. A partir du milieu des années soixante, les principaux protagonistes sont les grimpeurs du Colorado ou des Schawagunks près de New York. Dans les années soixante-dix, ce sont de ces mêmes massifs que seront originaires les initiateurs de la rationalisation athlétique de l’activité analogue à celle orchestrée par des grimpeurs comme Fawcett et Livesey en Grande Bretagne.

Mais au delà de la question de la technique d’ascension, la caractéristique de cette escalade d’outre-Atlantique réside dans la mise en œuvre par ses pratiquants d’un écologisme pratique. Celui-ci puise ses racines dans les débuts de l’activité et concerne selon des modalités différentes autant les libéristes que les « ferrailleurs ». Enfin, le trait marquant de l’escalade outre-Atlantique dès les années soixante est l’union des grimpeurs dans une communauté de vie à contre lieu et à contre temps dans une sorte de no-man’s land social dont le Camp 4 du Yosemite, est l’exemple le plus significatif [47].

Si l’on s’intéresse en premier lieu à la chronologie événementielle de l’histoire de l’escalade libre, il est possible de distinguer cinq périodes qui sont autant d’étapes de la sportivisation de l’activité. La première, déjà évoquée auparavant, est celle où s’instaure le corpus réglementaire relatif à la manière de grimper en libre. Les protagonistes sont les pionniers A. Ellingwood et R. Underhill imposant, dans la perspective britannique, un recours raisonné aux moyens artificiel de progression. La seconde période allant de la fin des années quarante au milieu des années cinquante est celle d’une pratique mixte à la fois en libre et en artificiel. Ces deux techniques de progression apparaissent complémentaires et toutes deux cadrées par un corpus réglementaire précis[48]. Les grimpeurs marquants de cette période sont à la fois à la pointe de l’escalade libre et de l’artificielle dans les big wall du Yosemite ou du Colorado. Royal Robbins et Yvon Chouinard se distinguent dans l’une et l’autre spécialité. Royal Robbins détient le record du nombre d’ascensions en direct-aid-climbing sur El Capitan, la falaise la plus impressionnante de la vallée du Yosemite. Il marque de son empreinte l’histoire de cette paroi avec notamment la réalisation de Salathé Wall en 1961. Mais Robbins apparaît également dans le chronique de la falaise de Thaquitz avec la première en libre d’Open Book en 1952. Dix ans plus tard se sont ses réalisations dans ce style qui influenceront directement les libéristes du Colorado comme Dave Rearick pour lequel « Robbins est le réel inventaire du jeu du free-climbing » [49]. De plus, sa proposition d’unification de la graduation des difficultés des escalades libres et artificielles au sein d’un même système apparaît comme l’exemple du non antagonisme des deux méthodes[50].

Yvon Chouinard est dans la même posture que Robbins. Il est considéré comme un grimpeur de pointe en matière de big wall notamment grâce à la conquête avec Robbins de North America Wall, El Capitan en 1964. Chouinard est aussi le principal protagoniste de la technologisation du big-wall climbing. Il s’adonna à la ferronnerie et améliora ainsi la panoplie de pitons dés la fin des années cinquante. Mais pour Steve Ropper, chroniqueur du Yosemite il est le premier en 1963, dans un article de l’American Alpine Journal, à imposer l’intègre définition de l’escalade libre prévalant dans la vallée en réaction à l’impureté du style des européens continentaux en la matière [51].

Royal Robbins et Chouinard ne sont pas les seuls dont la pratique est représentative de cette compatibilité des deux techniques. La plupart des grimpeurs californiens pratiquent dans cette optique et notamment Chuck Pratt qui réalisa une des premières voies en 5.10 du pays : Crack of Doom. Dans le Colorado, il en va de même avec des grimpeurs comme Harvey T. Carter[52], Ray Northcutt, Tom Horbstein et Layton Kor. Ce dernier sera le leader de sa génération à l’articulation des décennies cinquante et soixante.

La troisième période débute dans les années soixante dans tous les massifs importants des Etats-Unis avec la spécialisation d’un certain nombre de grimpeurs dans ce style. Le libre devient pour eux l’activité organisatrice alors que leurs prédécesseurs, bien que libéristes de pointe, continuent de se consacrer avant tout à la conquête des grands murs. Dans le Colorado, dés le début des années soixante, Dave Rearick inverse cette vision traditionnelle des choses en subordonnant le but de conquête à la question des moyens utilisés. Celui ci inaugure l’ère de libération des voies classiques. La notion de première en libre prend tout son sens comme le montre son récit d’une tentative dans T2 en 1962, voie ouverte en artif’ par Layton Kor en 1959 : « Aussi tôt que possible, un ou deux jours plus tard, nous sommes revenus pour la faire en libre avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. »[53] Cette remarque qui pourrait sembler anecdotique est cependant révélatrice de la constitution progressive d’un enjeu autour de libération ou de l’ouverture de voie dans ce style all-free.

Dans le Yosemite, où Dave Rearick a pour homologue Franck Sacherer, le concept de première ascension en libre est aussi dans l’air. Pour Roper « l’artificiel avait toujours été utilisé en dernier ressort, quand le rocher était sans prises. L’escalade libre était la vraie escalade »[54]. Il convient cependant de prendre avec prudence l’affirmation de cet auteur qui dresse ce constat rétrospectivement dans un contexte, celui des années 90 où est entamée la libération des big-wall que les grimpeurs de l’âge d’or du Yosemite considéraient impossibles dans les années cinquante autrement qu’en Direct Aid Climbing. Par ailleurs, le nombre d’ascensions dans ce style demeure relativement limité jusqu’en 1964, année au cours de laquelle Franck Sacherer réalisa douze premières dans ce style en un an. Mais la pratique du libre n’est pas l’occupation exclusive de Dave Rearick et Franck Sacherer. Ils appartiennent à la même génération que J. Brown , D. Whillans ou encore Peter Crew , celle de l’émergence d’un intérêt pour le free-climbing.

Ce n’est que dans la quatrième période que l’on assiste à une prise de position exclusive de la part de grimpeurs comme Steve Wunch ou Jim Erickson pour lesquels « l’escalade est libre ou n’existe pas »[55]. Selon Godfrey et Chelton, chroniqueurs de l’escalade dans le Colorado, la deuxième moitié des années soixante marque véritablement l’avènement de la pratique, spécifiquement dans le Colorado. Avant cette période un nombre restreints de grimpeurs abordaient les voies de niveau 5.9 et 5.10, standards de la haute difficulté de l’époque[56]. Cette quatrième période constitue une nouvelle étape dans l’évolution de la pratique qui est celle de la formalisation de sa définition. Pour ces libéristes de la nouvelle génération l’essence de cette escalade est essentiellement compétitive : la formalisation des conditions d’une ascension en libre a pour implication essentielle la possible comparaison des performances des grimpeurs se mesurant à un même itinéraire[57].

Un clivage s’établit cependant entre un intégriste comme Jim Erickson et ceux qui comme Steve Wunch ou Roger Briggs se situent dans la perspective du grimpeur des Schawagunks John Stannard. La devise de Jim Erickson « if you fall you fail » signifie que tout échec lors d’une tentative implique l’abandon définitif du projet : « Il s’agit de s’interdire tout ce que ne peut pas faire un grimpeur en solitaire (…) la tendance étant d’aller vers de moins en moins d’équipement jusqu’à réaliser un jour le free-climbing ultime consistant à grimper sans corde totalement dénudé »[58]. J. Stannard opte quant à lui pour une position médiane. Il s’autorise le préplacement des protections, intègre la chute comme un moyen de progresser techniquement, mais aussi le travail des mouvements durs avec repos préalable sur les protections. Désormais la performance purement athlétique et technique semble primer sur l’engagement et la pureté du style même si ce grimpeur utilise les méthodes « clean » anglaises en se servant exclusivement de coinceurs. Sa réalisation après plus d’un an de travail de Foops en 1968 (5.11 soit 6c) marque ainsi l’entrée de l’escalade libre dans l’ère de sa modernité. Le radicalisme de Jim Erickson passe alors pour anecdotique La méthode de J. Stannard emporte les suffrages des grimpeurs de tous les massifs américains et deviendra le standard international dès le milieu des années soixante-dix. C’est dans cette perspective que s’inscriront les grimpeurs du Colorado, Steve Wunch, Duncan Ferguson et Roger Briggs qui marqueront le début des années soixante dix.

La cinquième et dernière période de cette chronologie événementielle s’inscrit dans la continuité de l’évolution sportive amorcée depuis les années cinquante A son terme, la fin des années soixante dix, l’escalade américaine au même niveau de formalisation que l’escalade anglaise alors dominée par Livesey et Fawcett. Dès lors apparaît la génération des grimpeurs qui entrent dans l’activité par l’escalade libre et franchissent un nouveau pas dans la rationalisation athlétique de cette dernière. Les principaux protagonistes de cette période sont Henri Barber[59] et Jim Collins bientôt suivis par la génération de ceux que Droyer nomme les « athlètes californiens » [60] : Ron Kauk, John Bachar et Tony Yaniro.

c. La formalisation sportive de l’escalade rocheuse  :

Qu’il s’agisse de l’Elbsandstein, de l’Angleterre ou des Etats-Unis, dès le début du 20ème siècle des communautés significatives de grimpeurs se spécialisent, de manière plus ou moins exclusive, dans la pratique de l’escalade rocheuse, hors du territoire alpin ou montagnard en général. Ces communautés, chacune avec leur spécificité, développent un corpus réglementaire relatif à la médiation technique d’abord considérée de manière globale puis distinguée selon sa fonction de progression et de protection. La restitution de l’histoire de ces différentes escalades permet la mise en évidence d’un schéma de développement analogue qui est celui de la formalisation progressive d’une escalade rocheuse sportive. Ce qualificatif sportif malgré son caractère polysémique peut être employé dans un sens proche de celui que lui donnent Eric Dunning et Norbert Elias. Ceux-ci posent le sport comme un affrontement interindividuel cadré par un corpus réglementaire garantissant l’égalité de condition entre les joueurs au cours de la phase de jeu. L’escalade rocheuse peut être qualifiée de sportive dès lors qu’est formalisé son corpus réglementaire relatif à la manière de gravir les itinéraires. Les grimpeurs saxons sont particuliers. Ils définissent la médiation technique sous ce double aspect. Grimper Alles Frei signifie à la fois grimper clean et grimper free au sens anglo-saxon de ces deux termes avec cependant une restriction : l’escalade libre des saxons n’est libre qu’entre les rings sur lesquels le repos est autorisé. Hormis les rings implantés à demeure et selon une procédure codifiée, seuls sont admis les nœuds de corde servant de coinceurs. Cette proscription concerne à l’époque de la radicalisation éthique à la fois l’usage des chaussons d’escalade - les saxons grimpent pieds nus- et la magnésie dont l’usage demeure proscrit. Le maintien de cette tradition constituera une référence au libre originel pour les grimpeurs des années soixante dix, notamment en France quand la rupture libériste aura pour alibi le retour aux sources de la pureté du style.

La seconde source de référence des grimpeurs libéristes du nord de la France est l’escalade anglo-saxonne. Celle-ci a été progressivement codifiée. Le clean climbing est le point de départ à partir duquel les grimpeurs britanniques et américains en viendront à adopter l’escalade libre. Est artificiel pour ces grimpeurs ce qui est usiné par l’homme pour servir d’ustensile d’escalade qui peut être implanté sur le rocher. Ils usent alors de la technique du chockstone (galet coincé), pratiquée dès les années vingt en Angleterre. Une nuance est à remarquer cependant dans le cas des américains. Ils continueront de s’adonner à l’escalade artificielle ou direct Aid Climbing. Ce double positionnement est sans doute explicable par la présence sur le territoire de ces grimpeurs de hautes falaises ou big-wall dont le caractère impressionnant exigea sans doute que leur conquête ne soit pas remise à plus tard. La seconde phase de l’évolution que ce soit aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne consistera en une formalisation et une pratique de l’escalade libre poussée dans ses retranchements sur le plan de la dangerosité des itinéraires. Alors que chez les anglais, le passage du clean au free s’effectue dans les années quarante puis cinquante, aux Etats-Unis, les grimpeurs se spécialisent en escalade libre à partir des années soixante. Au tournant des années soixante-dix, des nouveaux venus entrent directement en contact avec les pratiques d’escalade par l’escalade libre.


La troisième phase sera celle d’un assouplissement relatif du code éthique (escalade après travail, placement des protections, yoyo…) mais aussi rationalisation athlétique de l’activité ainsi que celle de l’entraînement sur structure artificielle (mur en Angleterre, pan aux Etats-Unis).

 

Mais cette troisième période est également celle de l’homogénéisation des manières de grimper en libre, à l’échelle de l’Europe et des Etats-Unis. Ceci s’expliquerait de deux manières, selon les grimpeurs observateurs de leur activité. Cet état de fait est à mettre en relation avec la naissance de revues spécialisées sur le créneau de l’escalade libre comme le magazine anglais Mountain (1969) et son homologue américain Climbing (1970). L’apparition de ces deux publications accélère la diffusion de la pratique et la standardisation internationale du corpus réglementaire. Pour Godfrey et Chelton « les éditeurs de ces magazines deviennent des faiseurs d’opinions influents et contribuèrent à faire de l’éthique compétitive la caractéristique de l’escalade rocheuse moderne ». On peut en effet en envisager qu’elles participent à la sportivisation de l’activité car il s’agit du premier média permettant aux grimpeurs de s’assurer instantanément de la diffusion de l’information à propos de leurs réalisations alors qu’auparavant, il leur fallait attendre parfois dix ans avant que leurs noms n’apparaissent dans un guide d’escalade.

La deuxième explication réside dans la circulation de plus en plus importante des grimpeurs leaders de leur époque à partir de la fin des années soixante. Anglais et américains se rendent tour à tour des visites : « Robbins partit pour la Grande-Bretagne en mai 1966 où il grimpa avec quelques légendes de l’escalade comme Joe Brown et Tom Patey. Au bout d’un mois, il m’écrivit que « l’escalade rocheuse est un sport viril en Angleterre, un peu comme la corrida en Espagne » (…) « Pratt écrivit une courte note sur la visite des anglais pour le numéro de l’American, Alpine Journal de l’année 1967 : « les techniques d’escalade requises dans le Yosemite n’ont posé aucun problème aux anglais ; leurs talents éclectiques les placent au faîte de ce sport » (…) « Après la visite de Whillans, Pratt dit à Robbins : l’ère de la suprématie des grimpeurs du Yosemite est terminée »[61].

L’américain Henry Barber dit « Hot Henry » parcourt le monde. Dans les années soixante-dix, il est le seul grimpeur étranger à voir sa visite relatée par les chroniqueurs de l’Elbsandstein gebirge[62]. Les français traversent la manche à l’invitation du British Mountainering Council en 1973. Pete Livesey et Ron Fawcett se rendent en France et précisément dans le Verdon. La cordée anglaise Livesey/Fawcett influença directement l’histoire du libre en France, spécialement dans les gorges du Verdon. Leur visite en 1976 se solda par la libération à vue des itinéraires phares de l’époque, Lunabong (6b), Nécronomicon (6b/c). De l’avis des grimpeurs français, il y a lieu de considérer comme décisives les réalisations de ces deux britanniques pour l’avènement du libre dans le Verdon qui jusque là était le théâtre d’un affrontement entre les autochtones sudistes et les nordistes représentés par Jean Claude Droyer. Pour ce dernier, il ne fait aucune doute que ces grimpeurs contribuèrent grandement à légitimer sa démarche : « Avant, j’étais considéré avec un petit coté rigolo, folklorique, par les marseillais. L’arrivée des anglais les a mis en face des réalités. Avant l’escalade libre était un peu ressentie comme un épiphénomène »[63] Cette analyse trouve un écho chez ses adversaires sudistes. Pour Christian Guyomar « la venue des anglais a été décisive en ce qui concerne l’escalade sans points d’aide »[64] ou encore pour Jacques Perrier dont le jugement est encore plus tranché : « L’escalade libre n’existait pas en 1976. Elle est arrivée une année plus tard. L’avènement du libre s’est déroulé pendant le rassemblement des anglais ; nous nous sommes alors aperçus que nous ne savions pas grimper ! On avait l’impression de voir des martiens »[65]. Il est alors possible de qualifier l’importation de la nouveauté que revendiquent en France Jean-Claude Droyer et ceux qui, dès le milieu des années soixante dix, se rendent puis se réfèrent à l’escalade libre d’outre-manche. Grâce à la prise en compte de l’histoire de l’escalade dans le monde anglo-saxon, on peut voir que la référence des libéristes nordistes français est une escalade formalisée à la manière d’une pratique sportive. L’originalité française réside cependant dans la manière dont sera imposée cette nouvelle pratique.



[1] Perrin (J), Playful Progenitor W.P Haskett Smith and the development of British Rock-Climbing in Moutain N°108, p18 et suivantes.

[2] Chambre D., (rédacteur), Le manifeste des grimpeurs contre la compétition, in Alpinisme et Randonnée, 1985.

[3] Jones (O.G), Rock climbing in the English Lake District, first published 1900, G.P Abraham &sons, Keswick , Cumberland, republished 1973 E.J Morten, Manchester, 1973, pp. L-LI

[4] Clair S. (Dir), Les buveurs d’air, Photographies des Excursionnistes Marseillais 1897-1937 , Archives de Marseille et Edisud, Aix en Provence, 1998, pp. 60-63.

[5] Asselin (J.M), La vie de Paul, in Vertical N°28, Juillet/Août, 1990, p.45

[6] Asselin (J.M), Le voyage vers l’impossible, in Vertical N°28, Juillet/Août, 1990, p.50

[7] Heckmair (A.), Alpiniste, Edition Guérin, Chamonix, 1998

[8] Wilson (K.), The development of rock-climbing in Britain in Wilson (K.), Hard Rock, Hart Davis, Mac Gibbon, London, 1975, p. XII à XIX

[9] Chris Gore, To bolt or not to be, in Vertical N°29, p52

[10] En libre les grimpeurs gravissent sans recours à des moyens artificiels l’espace entre deux pitons s’autorisant néanmoins le repos sur ces protections. Le qualificatif libre ou l’expression d’outre atlantique plus explicite, all-free, est réservée à une ascension où les ancrages ne sont utilisés qu’à des fins de protection pour enrayer une éventuelle chute.

[11] Desert Island Climbs, Crags asks Sir Jack Longland to select the six British Climbs he would most like to be stranded with on a desert island, in Crags n°18, avril mai 1979, p.15 et suivantes

[12] ibid.

[13] La légende retiendra son nom comme celui de l’inventeur de la méthode d’assurage dynamique permettant d’amortir la chute d’un grimpeur et donc de moins solliciter des ancrages et des cordes à la solidité parfois précaire.

[14] Däweritz K., Klettern im sächsischen fels, Sportverlag, Berlin 1983, p.66.

[15] Grosjean (C.), Fritz Wiessner, « Le jeune homme et la montagne », Alpinisme et Randonnée n°34, p. 60 et suivantes

[16] Tribout (J.B) et Chambre (D.), Le huitième degré dix ans d’escalade libre en France, Editions Denoël, Paris,1987, p.33 et suivantes

[17] Roper (S.), Opus cité, p.43

[18] Dunning E., Elias N., Sport et civilisation, La violence maîtrisée, Librairie Arthème Fayard, 1994

[19] Däweritz (K.), Klettern im sächsischen Fels, Sportverlag Berlin, 1983.

[20] Verbandes für Wandern (Randonnée), Bergsteigen (alpinisme) und Orientierungslauf der DDR

[21] Commune aux Saxons et aux anglais puis reprise dans le Palatinat ou en Suisse il s’agit d’une pratique selon laquelle une voie dont l’ouverture est entreprise par un grimpeur lui est réservée. La réservation quand elle n’est pas connue de tous est matérialisée par une sangle ou un chiffon rouge placé au dernier point d’ancrage atteint.

[22] « Desert Island Climbs, Crags asks Sir Jack Longland …», in Crag n°18,avril mai 1979, p.15

[23] Rouse (A.), « L’alpinisme britannique à l’avant garde ? », in Alpinisme et Randonnée n° 5, 1979, p.21 et suivantes

[24] Birkett B., C’est la bière qu’ils préfèrent, in Vertical n°29,octobre 1990, p. 55

[25] Ibid.

[26] Wilson K., Opus cité.

[27] Livanos G., Le sixième degré c’est pas de la piquette, in vertical N°7 septembre/octobre 1988, p26 et suivantes…

[28] Tejada Flores (L.), Games Climber’s Play, in The Alpine Journal by The Alpine Club, London vol LXXIII, mai 1968, n°316

[29] Wilson (K.) Hard Rock, opus cité.

[30] Droyer J.C, Bernd Arnold, l’homme du neuvième degré, in Alpinisme et randonnée, n°48, p.58 et suivantes

[31] Barber H., Hard Sand, Saxonny in Mountain n°74 Juillet Août 1990, p28 et suivantes.

[32] avec Siebzieger Weg,, Wand den Abend Dröte ou encore Superlativ et Direct Superlativ, Daweritz K. Opus cité

[33] Droyer J.C, Bernd Arnold…, opus cité, p.59

[34] Wilson (K.), Hard Rock Opus cité,p.16-17

[35] Godfrey (B.) Chelton (D), Climb !, Alpine House Publishing, Westview Press, Bouder Colorado, 1977, p.54 ou encore Knapp F., The Golden Age, The history of American rock climbing Part II, in Rock & Ice, the world’s climbing magazine, aout 1997, pp.72 et suivantes

[36] Jones (C.), Risk, in High N°18 mai 1984, p.40 et 41

[37] « Toutes les astuces étaient bonnes pour gravir une voie sans tomber : courtes échelle, touffe d’herbe, sangle de chanvre passée autour d’un becquet… Tout sauf le piton ! Absolument contraire à l’éthique » Chris Gore, To bolt or not to be, in Vertical N°29, p52

[38] Tejada Flores (L.), Games Climber’s Play, in The Alpine Journal by The Alpine Club, London vol LXXIII, mai 1968, n°316

[39] ibid.

[40] Wilson (K.), Opus cité, pXV

[41] Nunn (P.), Opus cité, p. 38

[42] Fawcett (R.),L’invasion anglaise, in Vertical N° 18, p38

[43] Dénomination donnée par les grimpeurs français à une méthode anglaise consistant après une chute à ne pas déséquiper la voie en enlevant les coinceurs et la corde mais à la laisser au point le plus haut atteint. Le grimpeur peut subir plusieurs chutes avant le sommet, redescendre immédiatement au sol après chacune d’elles et faire une nouvelle tentative en s’épargnant le placement des protections. Cette méthode apparaît en contradiction avec l’obligation faite au grimpeur de redescendre et de déséquiper afin de faire une nouvelle tentative car seule l’ascension en tête du bas est validée.

[44] La corde (rope) est placée dans un mousqueton au sommet (top) et redescend au sol. Ceci sur le modèle du treuil supprime tout risque inhérent à une chute en tête et permet au grimpeur de travailler les mouvements de la voie afin de faire ultérieurement une tentative du bas pour valider l’ascension.

[45] Defrance (J.), Hoibian (O.), Des conditions culturelles de la diffusion des pratiques d’escalade sur structures artificielles, Comparaison entre l’Angleterre et la France (années 1960-années 1980), in Dupuy (C.), (sous la direction de), Actes du colloque de l’ENSA, Chamonix 1989, Edition Actio 1991, pp. 25-29

[46] Le récit par Ron Fawcett de leur visite marquante pour les français dans les gorges du Verdon permet à ce titre de voir sur quel terrain anglais et français se placent pour rivaliser :«  Je me rappelle en particulier d’une fois où j’étais venu avec Chris Gibb. Il y avait un arbre à coté de notre tente, et quelques vedettes locales s’essayaient à des tractions d’un bras. Le résultat laissait à désirer. Chris était qui était en train de savourer une cigarette et une bonne bouteille de vin, les regardaient faire. Il se leva enfin et, cigarette au bec et bouteille à la main, alla jusqu’à la branche et se mit à faire de sa main libre cinq tractions parfaites... sous les yeux ébahis des autres qui avaient véritablement l’air de se demander comment un type d’aspect aussi minable, buveur et fumeur de surcroît, pouvait faire preuve d’une aussi grande force ! » in Fawcett R.., L’invasion anglaise, in Vertical N°18, octobre/décembre 1988, p.38

[47] Ropper (S), CAMP IV, Chroniques du Yosemite, Editions Guérin, Chamonix, 1998.

[48] En matière d’escalade artificielle notamment des discussions particulièrement vives eurent lieu : à propos de l’usage des pitons à expansion , invention des années trente ; à propos de l’usage des cordes fixes permettant de redescendre après une journée passé dans les faces les hautes, ou encore à propos de l’interdiction des pitons détériorant les fissures au profit des coinceurs plus écologiques (hammerless climbing ou escalade sans marteau).

[49] Godfrey (B.), Dudley (C.), Climb, Rock-climbing in Colorado, Alpine House Publishing/ West view Press, Boulder Colorado, 1977, p139/138

[50] « Initialement sur le modèle de l’échelle européenne de Welzenbach, toutes les escalades rocheuses étaient divisées en trois catégories 4, 5 et 6 (les catégories 1,2,3 allaient de la marche sur sentier jusqu’au crapahutage en s’aidant avec les mains). Le chiffre 4 représentait l’escalade facile sans pitons et le 6 l’artificiel. De ce fait la classe 5 comprenait toutes les escalades en libre avec pitons de protection. Or déjà, en 1950, c’était une catégorie relativement variée. (…) Aussi il devenait urgent d’établir un nouveau système de cotation. Robbins et un ami Don Wilson, décidèrent de diviser la catégorie 5 en 10 divisions de 0 à 9 (actuellement 14). De la même manière l’escalade artificielle était cotée de 6.0 à 6.9. Ce système décimal se répandit très vite à travers la Californie et le reste du pays ; il atteignit la Vallée vers 1956. Plus tard, il fut connu sous le nom de « Yosemite Decimal System. » In Roper (S.) Opus cité, p.74

[51] « Il faisait allusion à l’habitude continentale et non britannique qui autorisait dans l’escalade libre le fait de se pendre à un piton ou de l’utiliser comme prise de pied.  (…) en d’autres termes un grimpeur français, par exemple, se sentait autorisé à se tirer au mousqueton dans un passage délicat et malgré tout considérer qu’il avait parcouru la voie « en libre ». une ambiguïté qui posait des problèmes de graduation et, plus encore d’éthique. pour Chouinard, « l’escalade en libre »  signifiait que la progression dans la voie n’utilisait que des prises naturelles » in Ropper (S.), opus cité, p.241

[52] Harvey T. Carter est intéressant pour son double engagement dans les deux activités mais aussi par les innovations considérables, non suivies d’effets qu’il introduit dans le massif de Garden of Gods. Divulgateur de l’activité, il imposa dans son massif de prédilection l’équipement à demeure à l’aide de pitons matés en force dans des trous effectués à cet usage afin de permettre un parcours des itinéraires classiques en libre obligatoire en toute sécurité. C’est dans cette perspective qu’en Europe s’effectua le passage du « clean-climbing » ou caractéristique du milieu des années soixante-dix à un équipement à demeure. Mais il est également celui qui organisa la première compétition d’escalade sur bloc (National Championship Meet) en 1950 sur son terrain de jeu favori ce qui lui assura une victoire logique. Considérées comme anecdotiques et sans succès les initiatives de Harvey T. Carter sont cependant particulièrement innovantes sous leurs multiples aspects dans la mesure où elles préfigurent ce que sera l’escalade mondiale à partir du milieu des années quatre-vingt.

[53] Godfrey (B.), Dudley (C.), Climb, Rock-climbing in Colorado, Alpine House Publishing/ West view Press, Boulder Colorado, 1977,p.139

[54] Roper (S), Camp 4, Chroniques du Yosemite, Editions Guérin, Chamonix 1977, p.257

[55] Godfrey (B.), Chelton (D.), Free-climbing dans le Colorado, Alpinisme et randonnée, 1979

[56] A l’articulation des années soixante et soixante dix, ce sont des centaines de grimpeurs qui sont capables de telles performances.

[57] Godfrey B., Dudley C., opus cité, p.139.

[58] An Interview with Jim Erickson and Steve Wunch, in Godfrey (B.), Dudley (C.), Climb, Rock-climbing in Colorado, Alpine House Publishing/ West view Press, Boulder Colorado, 1977,p.243

[59] A partir du milieu des années soixante dix on assiste alors à l’entrée en scène de grimpeurs comme Henri Barber grimpeurs des Gunks dont David Roberts nous dresse le portrait :

« Le premier grimpeur américain à grimper trois cents jours par ans fut sans doute Henry Barber, un jeune de Boston, au début des années soixante dix. L’obsession majeure de Barber était une voie aux Gunks nommée « Foop »(…) quand Barber s’y est intéressé, seul John Stannard avait gravi « Foop » en tête et en escalade libre et Stannard était indéniablement le seigneur des Gunks. Week-end après week-end, Barber faisait les quatre cent kilomètres qui séparait Boston des gunks pour venir travailler la voie mythique. Finalement, il s’est fabriqué dans le sous sol de sa maison ce qu’il a appelé sa « Foop machine », une série de bloc de bois de 5x 10 cm figurant des prises en pincette, cloués au plafond, pour pouvoir travailler l’enchaînement des mouvements du redoutable passage… ».Dans le Colorado Jim Collins s’inscrit dans la même mouvance que Barber en réalisant en 1979,Genesis, la voie mythique de l’époque, selon la même méthode en construisant sa « Genesis machine » :

« Je voulais être capable d’enchaîner le maximum de mouvements difficiles…cela m’a pris six semaines, à raison de quatre à six heures par jour . J’ai attrapé des ampoules aux doigts à force de m’entraîner sur cette structure artificielle : il m’est arrivé de les percer en milieu de traversée avec une aiguille que je coinçais entre mes dents pour l’avoir toujours sur moi ».

[60] Droyer J.C, Naissance d’une pratique sportive autonome : l’escalade libre in Escalade 89, Actes du Colloque de l’ENSA, Chamonix 1989, Editions Actio, Joinville-le-Pont, 1991, p.23

[61] Ropper (S.), Camp IV, Chroniques du Yosemite, Editions Guerin, Chamonix, 1997, p.293-294

[62] Däweritz K., opus cité.

[63] Le Floc’h J.L, Délirant, vertical, libre, Le Verdon , un paradis gazeux, Alpinisme & Randonnée, n°9 1979, p.35

[64] ibid. p.58

[65] Les dieux du stade, in vertical N° 18, octobre/décembre 1988, p42

 



21:52 Écrit par Xavier Bonjean dans Techniques | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |